Le "sang impur", c'est toujours celui des autres

 

De trop nombreuses personnalités, et de multiples sites Internet, prétendent, souvent avec la plus grande certitude, que le "sang impur" de la Marseillaise serait celui des soldats français, prêts à donner leur vie pour la Patrie, contre leurs ennemis aristocrates réputés de « sang pur ».

 

Alors quelques lignes d’explication, citations à l’appui !

 

 

 

Au XVIIème siècle, jaloux de la diminution de leurs pouvoirs, des aristocrates français ont certes prétendu que les nobles étaient d’une lignée « pure », soi-disant tous descendants des envahisseurs Francs venant de Germanie au Vème siècle, ayant donc droit de domination sur les roturiers au « sang impur », issus des Gaulois ou des Romains.

 

Dans cette «querelle des deux races», ou «théorie germaniste», omniprésente avant la Révolution, Hannah Arendt voyait, pourtant « dans le pays de l'amour de l'humanité » , « les germes de ce qui devait plus tard devenir la capacité du racisme à détruire les nations et à annihiler l'humanité ».

 

L’abbé Sieyès fait aussi référence à cette querelle dans "Qu'est-ce que le Tiers-Etat ?", pamphlet le plus vendu en 1789 :“Pourquoi le Tiers-Etat ne renverrait-il pas dans les forêts de Franconie toutes ces familles qui conservent la folle prétention d’être issues de la race des conquérants…? La Nation, alors épurée, pourra se consoler, je pense, d'être réduite à ne plus se croire composée que des descendants des Gaulois et des Romains."

 


Mais à partir de 1789, les révolutionnaires renversent l'insulte, se prétendent de « sang pur », et désignent de "sang impur" leurs ennemis, aristocrates français ou étrangers.
« Par toute la France le sang a coulé mais presque partout cela a été le sang impur des ennemis de la Liberté, de la Nation et qui depuis longtemps, s'engraissent à leurs dépens. »  Napoléon Bonaparte, lettre écrite à son frère Joseph, le 9 août 1789.

 

« Avons-nous abattu à nos pieds la ligue autrichienne? Nos frontières sont-elles humectées du sang impur de ses satellites? », Louis-Marie Fréron, novembre 1790

 


 

Après l’entrée en guerre de 1792, Rouget de Lisle écrit la Marseillaise, et - pour son refrain - s’inspire, selon le chercheur David Bell, de l’hymne Adreſſe à la Nation angloise, écrit par Lefebvre de Beauvray en 1757 lors de la guerre de sept ans, contre les ennemis anglais que les nobles français s’apprêtent à envahir : "armer tes bataillons, et de ton sang impur abreuve tes sillons !".

 

 

On ferait bien sûr un complet contresens en accusant Rouget de Lisle ou les Révolutionnaires de racisme, puisqu’il n’y avait pas pour eux plusieurs races humaines et qu’ils prônaient l’Égalité du genre humain. Acceptant en leurs rangs tout noble qui acceptait de renoncer à ses prétentions, ils luttaient justement contre cette prétention raciale des nobles envers le peuple.

 

 

 

Dans toutes les citations, l’expression « sang impur » est ensuite utilisée contre l’ennemi du moment, que celui-ci soit :

 

 

- le Roi : « Il faut que son sang impur efface jusqu'à la dernière trace de la royauté » Hébert dans le Père Duchesne (lors de l’assaut des Tuileries le 10 août 1792)

 

 

- les contre-révolutionnaires « J’ai démontré la nécessité d’abattre quelques centaines de têtes criminelles pour conserver trois cent mille têtes innocentes, de verser quelques gouttes de sang impur pour éviter d’en verser de très-pur, c’est-à-dire d’écraser les principaux contre- révolutionnaires pour sauver la patrie. » Jean-Paul Marat, Journal de la République française, le 7 novembre 1792.

 

 

- les révolutionnaires lyonnais opposés aux Jacobins et Montagnards parisiens : « Oui, nous osons l'avouer, nous faisons répandre beaucoup de sang impur, mais c'est par humanité, par devoir... » Lettre de Fouché à la Convention, 27 décembre 1793, cité d'après A. GERARD, Par Principe d'humanité..., Paris 1999, p. 25.

 

 

- les insurgés vendéens : « La Patrie ... vous confie le commandement d'une armée Républicaine... C'est à vous qu'est réservée la gloire d'achever de les exterminer. Frappez simultanément et frappez sans relâche jusqu'à ce qu'enfin cette race impure soit anéantie. » Billaud-Varenne, Barère. (12 décembre 1793, à un général en mission en Vendée)

 

 

- les tyrans étrangers « Quel espoir peut rester à l’empereur et au roi d’Espagne depuis que la justice nationale a scellé la liberté française par le sang impur de ses tyrans ? » Billaud-Varennes, 20 avril 1794

 

 

- le triumvirat Billaud-Varennes, Barère et Collot d’Herbois, après sa chute : « Vous venez de frapper du décret d’accusation des députés arrêtés le 12 germinal et le 1er prairial : par quelle funeste indulgence, en frappant les complices du triumvirat, avez-vous épargné les criminels qui le composaient, Collot d’Herbois, Billaud -Varennes et Barère ? Vous les avez condamnés à la déportation, mais ce décret ne s’exécute pas ; et d’ailleurs avez-vous le droit de souiller une autre terre d’un sang aussi impur? » Rouyer, Journal des débats et des décrets, Volume 66, 1795

 


 

Au XIXème siècle, et alors que la France se lance dans les guerres coloniales, l'expression « sang impur » apparaît dans quelques textes à propos des colonisés.

 

 

 

« on remarque le singulier trophée qui orne la plupart des métropoles de l’Espagne : c’est la hideuse tête de Maure en bois peint, coiffée d’un turban, qui termine le pendentif de l’orgue. Cette représentation d’une tête coupée est souvent ... peinte en rouge en dessous pour figurer le sang impur du vaincu. » George Sand, « Un hiver au midi de l’Europe (2e partie) », Revue des deux mondes. Recueil de la politique, de l’administration et des mœurs, Paris, 1841

 

 

 

« Le sang impur du nègre en épaissit les traits... » André Ruyters, NRF, tome 6, 1911 f

 

Malgré la probable rareté de ces textes, les peuples vaincus dans nos guerres coloniales, par ailleurs traités de "races inférieures" dans certains discours, comme celui de Jules Ferry, ont souvent compris que le "sang impur" était le leur, et beaucoup de leurs descendants dans nos écoles le pensent toujours aujourd'hui.

 

« Le prof... nous mettait debout pour chanter La Marseillaise tous les samedis après-midi… Si des adultes algériens nous avaient entendus, ils nous auraient lapidés ! Je me souvenais combien ce chant était détesté en Algérie ! « Qu’un sang impur abreuve nos sillons », c’était nous ! » Mehdi Charef, cinéaste et écrivain

«  A l’école, on t’apprend "la Marseille", "qu’un sang impur abreuve nos sillons". Ce sang impur, c’est le mien. Du sang d’Algérie, du sang d’Africain. » Booba, rappeur, les Inrocks

 

« ...113.000 « indigènes de la République » tombés sur le champ d’honneur, abreuvant durablement les sillons de France de leur « sang impur » ». René Naba, responsable du monde arabo-musulman au service diplomatique de l’AFP

 

«  Figurez-vous que j’ai bien réussi à apprendre la Marseillaise à ces gamins. Cela n’a pas été facile, ils ... étaient souvent persuadés que le « sang impur », c’était le leur! Il a fallu que je leur explique que Rouget de Lisle n’avait jamais vu un Arabe de sa vie… » Jean-François Chemain, enseignant et auteur de « Kiffe la Françe »

 

Mais la réaction logique, et fière, des peuples traités de « sang impur » n’est évidemment pas de l’accepter. Comme les Révolutionnaires français de 1789 traités par les nobles, le peuple algérien revendique un « sang pur », dans son propre hymne national Kassaman, avant de promettre vengeance à la France :

 

"Par le sang noble et pur généreusement versé...
Ô France ! voici venu le jour où il te faut rendre des comptes »

 

 

 

Dans les premières années de la guerre 1914-1918, la Marseillaise fut partout chantée, avant d’être rejetée par les soldats en 1917-18. De nombreux textes qualifiaient alors nos ennemis de « sang impur » :

 

 

 

« Les français bientôt en armes arrivent... La fusillade crépite ; On poignarde, on décapite, Et le sang impur coula... Ah bravo bravo, petite ! Ils ne sont plus là ! » Les tristesses et les gloires, poèmes populaires de la grande guerre, p 55, 1915

 

 

 

« N'entendons-nous pas mugir, dans les campagnes, de féroces soldats ? Ils égorgent les femmes, les enfants ; ils violent, ils mutilent, ils écartèlent ! Le sang qui coule dans les veines de ces barbares est bien un sang impur, épais et qui charrie les plus sauvages instincts. » Maurice Donnay, de l'Académie française (Le Figaro.) 1915

 

 

 

« Sois sans peur et sans reproches Et, du sang impur des Boches, - Verse à boire ! - Abreuve encor nos sillons ! Buvons donc ! Nous avons soif de vengeance Rosalie ! verse à la France,- Verse à boire ! - De la Gloire à pleins bidons ! » Rosalie, chanson de Théodore Botrel, 1915

 

 

 

"Tous ces héros chantaient la Marseillaise, le coeur vaillant, le glaive en feu. Aux flancs des montagnes Lorraines, où le sang ennemi inondait nos sillons, Terrassant les hordes germaines, leurs bras vengeurs fauchaient les bataillons !" La Marseillaise de Verdun, Henri Courtois (dans La fleur au fusil, 14-18 en chansons, Bertrand Dicale, Acropole, p 27)

 

 

 

« ... cet être dont le sang - le sang allemand — charriait tant de miasmes impurs. » Emmanuel Sheridan. La grande guerre par les grands écrivains, 1916, p 308

 

 

 

« C'est pour la liberté et pour la justice, pour ces vieux mythes séculaires, que ces jeunes gens tombent. Leur sang est pur l'humanité sera, par lui, purifiée. » Gabriel Hanotaux, de l'Académie française, (La Revue des Deux-Mondes.) 1916

 

 

Au cours de la seconde guerre mondiale, plusieurs textes du PCF dénoncent le « sang impur » des ennemis :

 

"Le sang impur des hitlériens maudits et des traitres de la cinquième colonne" Affiche du PCF "Notre immortelle Marseillaise" 1936 (p126, Robert)

 

 

 

En été 1942, L’Humanité recommande, suite à l’invasion de l’URSS par les armées hitlériennes en juin 1941 de «tuer des boches et des traîtres» afin de «faire couler du sang impur des oppresseurs de la Patrie»

 

 

 

En 1944, dans un tract du PCF appelant à la Libération de Paris : "Paris n'est pas libéré! AUX ARMES,

 

citoyens Formons nos bataillons!Que le sang impur des Boches et des traîtres abreuve nos sillons !" Maurice Thorez, Secrétaire général du PCF

 

 

Quelle influence cet hymne a-t-il pu avoir sur d’autres peuples, en particulier sur nos ennemis ?

 

On sait que les Jeunes-Turcs chantaient la Marseillaise et admiraient la Révolution Française, avant leur entrée en guerre en 1914 et les massacres des Arméniens en 1915.

 

 

 

Quand à l’idéologie Hitlérienne, son obsession pour le « sang pur » des Aryens, menacé par le « sang impur » des Juifs, ne fait « que reprendre la théorie de la «querelle des deux races» des aristocrates français » du XVIIe siècle, avec cette idée du «sang pur» d’origine germanique.

 

Si elle fut conçue justement après la fin de la première guerre mondiale, est-il possible que ce soit une réaction de fierté face au « sang impur » allemand qui parcourait alors nos textes ?

 

Quand aux massacres des Juifs, ne font-ils pas écho aux massacres des Vendéens et des Arméniens ?

 

 

 

Parmi les très nombreux avis de personnalités s’élevant contre cet hymne, ceci nous fait mieux comprendre, notamment, l’opinion du philosophe et académicien Michel SERRES :
« Ces paroles ignobles de la Marseillaise où on parle
du sang impur des ennemis, qui est un mot d'un racisme tel qu'on devrait avoir honte de l'enseigner aux enfants. Quels que soient les ennemis, qu'il aient un sang impur, c'est quand même d'un racisme, j'aurais honte de l'enseigner à mes étudiants, ils ont tous un sang pur et l'impureté du sang est quelque chose qui me fait horreur…
Ce n'est pas seulement un imaginaire raciste, c'est une tradition qui a été si longue qu'elle a fondé beaucoup de traditions politiques, beaucoup de philosophies du droit
 » (France Culture, les vendredis de la philosophie du 9 mai 2008)