Raciste, le sang impur ? Est-ce une question de point de vue ?

 

Petit rappel historique

 

Au XVIIème siècle, jaloux des charges que Louis XIV confiait à des bourgeois, des aristocrates français prétendent que le pays est coupé en deux : les nobles seraient tous issus d’une lignée « pure », descendants des envahisseurs Francs venant de Germanie au Vème siècle, ayant donc droit de domination sur les roturiers au "sang impur", soi-disant tous issus des Gaulois.

 

Dans cette «querelle des deux races», omniprésente avant la Révolution, Hannah Arendt voyait, pourtant « dans le pays de l'amour de l'humanité » , « les germes de ce qui devait plus tard devenir la capacité du racisme à détruire les nations et à annihiler l'humanité ».

 

Les Jeunes-Turcs et les Nazis en tireront d’ailleurs leurs théories racistes sur les races supérieures au « sang pur » Turque ou germanique - et les races au « sang impur », et, allant au bout de la logique, choisiront de les exterminer...

 

Ce « sang impur » signifiait donc « race impure » ou, en équivalent moderne, mais bien moins violent : « sale race !» On peut noter qu’en France, on n’a même pas besoin de couleurs pour créer du racisme, mais on a des idées, qui vont hélas parfois très loin !

 

En 1757, lors de la guerre de sept ans, les nobles français appellent à envahir et occire les républicains anglais par un hymne contenant : "armer tes bataillons, et de ton sang impur abreuve tes sillons !".
En équivalent moderne,
ce dernier vers pourrait donc signifier : "ta race impure (ou ta sale race), on va la crever (dans les champs) !"

 

C'est à cette théorie que font référence les propos de l’abbé Sieyès à la veille de la Révolution, dans "Qu'est-ce que le tiers état ?", pamphlet le plus vendu en 1789 :“Pourquoi le Tiers-Etat ne renverrait-il pas dans les forêts de Franconie toutes ces familles qui conservent la folle prétention d’être issues de la race des conquérants …? La Nation, alors épurée, pourra se consoler, je pense, d'être réduite à ne plus se croire composée que des descendants des Gaulois et des Romains."
A partir de 1789, comme le montrent de très nombreuses citations, les révolutionnaires renversent l'insulte, désignant de "sang impur" leurs ennemis aristocrates, puis étrangers à partir de la guerre que la France déclare en 1792. Rouget de Lisle reprend alors le vers "Qu'un sang impur abreuve nos sillons !" dans la Marseillaise.

 

Il n'y avait aucune intention raciste, chez Rouget de Lisle, comme chez les Révolutionnaires, qui acceptaient en leurs rangs des étrangers, et des aristocrates qui acceptaient de renoncer à leurs prétentions. Cet hymne, comme la Révolution en 1792, avait au contraire clairement une volonté de lutter contre ce racisme, mais elle retournait et employait pour cela une expression que l’on peut qualifier de « déjà raciste ».

 

Si le chant entraîne les soldats à la victoire sur les frontières, il propage aussi ce concept de pur et d’impur dans les guerres civiles, déchaînant les violences à l'intérieur du pays. Comme le dit Jaurès « dès que les partis commencent à dire que le sang est impur qui coule dans les veines de leurs adversaires, ils se mettent à le répandre à flots et les révolutions deviennent des boucheries ».

 

Ainsi Fouché, après avoir maté les révolutionnaires lyonnais, opposé aux Jacobins et Montagnards parisiens  : « Nous faisons répandre beaucoup de sang impur, mais c’est par humanité, par devoir » (30.000 morts)

 

Pire avec les paysans Vendéens, constamment décrits comme des bêtes maudites et nuisibles par la littérature révolutionnaire (« un troupeau de cochons » justiciables des « abattoirs civiques »), et à propos desquels des membres du Comité de Salut Public demandent : « frappez sans relâche jusqu’à ce qu'enfin cette race impure soit anéantie. » (plus de 200.000 morts)

 

Mais aujourd’hui, cet hymne est-il raciste quand nous le chantons ?

 

Cela dépend de ce que ces paroles induisent dans nos esprits.
Si nous pensons à la résistance des Révolutionnaires français, alors le « sang impur » est celui des ennemis de 1792, et on ne peut pas dans ce cas-là parler de racisme, car nous savons remettre les choses dans leur contexte.

 

Mais si certains d’entre nous attribuent à nos adversaires du jour un sang impur, ou si ces adversaires pensent qu’on leur attribue un sang impur, alors cette expression devient raciste, et risque d’entraîner les dérives violentes que l’on connaît alors.

 

 

 

Or en 1914-18, les poilus ont chanté une chanson très populaire « Du sang impur des Boches, verse à boire ! » (Rosalie, de T. Botrel, 1915)
De 1936 à 1944, des affiches et tracts du PC appelaient à combattre « Le sang impur des hitlériens maudits »

 

Au plus fort des combats, le « sang impur » semble donc être, non pas celui du noble de 1792, mais bien celui de notre adversaire du jour.

 

 

Quand la République a réinstauré la Marseillaise comme hymne national en 1879, à l’époque des conquêtes coloniales, Clemenceau dénonçait la politique de Jules Ferry et son « devoir de civilisation », qui nous obligeait à « guerroyer » contre les « races inférieures » en « les convertissant de force aux bienfaits de la civilisation ». Le « sang impur », dans l’esprit des soldats français des colonies, était-il alors celui des complices de Bouillé de 1792, ou celui des indigènes, comme le suggèrent certaines citations ?

 

« Cette représentation d’une tête coupée est ... peinte en rouge en dessous pour figurer le sang impur du vaincu » (du Maure) (George Sand, 1841)
« Le sang impur du nègre en épaissit les traits... » (André Ruyters, 1911)

 

Divers documents montrent qu'en face, nos anciens esclaves ou ennemis colonisés se sont sentis désignés par cette expression raciste de "sang impur", et ce d’autant plus que la France n’accordait pas les mêmes droits aux indigènes. En réponse à la Marseillaise, lhymne algérien vante ainsi son « sang pur » avant de promettre vengeance à la France, d’où les débordements auxquels semblent promis tous les matches France-Algérie ! Il n’est donc pas étonnant que les jeunes Français d’origine immigrée pensent, comme Booba, que le « sang impur » est « du sang d’Algérie, du sang d’Africain. », et que le plupart des rappeurs dénoncent cet hymne comme une injure raciste.

 

Les enseignants ont beau s’étonner et expliquer que le « sang impur » est celui des ennemis de 1792, beaucoup de jeunes croient davantage Booba ou leurs parents, d’où les propos de Dounia Bouzar : « Les jeunes disent que d'ailleurs ils seront considérés comme des citoyens comme les autres quand ils pourront justement revendiquer le changement de ces paroles. »

 


Depuis deux siècles, quand nous chantons cet hymne, c'est un peu comme si, en mémoire de cette révolution qui nous a libéré de la tyrannie des aristocrates qui nous traitaient de « race impure », nous allions clamer partout, dans nos guerres et aujourd'hui nos stades :  « Ta race impure, on va la crever ! ».

 

Que penserait-on d'un jeune qui répond à une insulte raciste, par la même insulte ? Sans doute excuserait-on l'expression, s'il cherchait ainsi à combattre, donc de façon méritoire, le racisme exercé contre lui ? Mais que dirait-on si, plus tard, il faisait parfois preuve lui-même de racisme envers d'autres, avec toujours cette expression à la bouche ? Et si encore plus tard, bien que conscient du racisme de l'expression, il continuait à chanter devant tous la même insulte, soi-disant pour se remémorer cet épisode où il fut glorieux, en disant à ceux qui s'en plaignent : « c’est pas à toi que je pense ! »

 

 

Plaçons-nous un instant à la place des étrangers, devant qui nous chantons cet hymne.
Observons pour cela nos voisins allemands, qui se sont trouvés dans une situation comparable, avec un hymne dont l’interprétation, acceptable au départ, est devenue toute autre au fil de l’Histoire.

 

Lors de sa création, le premier couplet du « Deutschland über alles » était en effet un appel aux souverains germaniques à mettre de côté leurs querelles pour créer une Allemagne unie (« über alles » signifiant « par-dessus tout » dans le sens de priorité et non de supériorité, ce qui serait « über allem »). Mais après que les Nazis ont donné à ce vers le sens d’une domination guerrière, il a semblé évident à tous que celui-ci ne pouvait plus être entonné, et les Allemands n’ont plus chanté que le 3ème couplet depuis 1952.

 

Si nous pouvons tous entendre « Deutschland über alles » en oubliant l’idéologie nazie, conservons notre « sang impur », et, pourquoi pas, proposons aux Allemands de le rechanter.
Si au contraire nous ne pouvons faire abstraction de la période nazie, alors notre « sang impur » ne peut pas non plus être entendu sans tenir compte de ses connotations actuelles, au regard de l’Histoire de 1793 à nos jours, que nous ne devons pas oublier.