A-t-on traité nos « indigènes » de « sang impur » ?

 

Dans la tête de nombreux Français, le « sang impur », ce n’est plus le complice de Bouillé de 1792, mais c’est l’ennemi du moment, boche en 1915 ou hitlérien en 1936.

 

Pendant et après les guerres coloniales, il s’agissait donc parfois de « l’indigène », comme le confirment certaines citations :
George Sand, 1841 : « Cette représentation d’une tête coupée est ... peinte en rouge en dessous pour figurer le sang impur du vaincu » (du maure)

 

André Ruyters, 1911 : « Le sang impur du nègre en épaissit les traits... »

 

Mehdi El-Djezaïri, 2013 : « ce bâtard criminel de Saint-Arnaud... un sanguinaire qui avoue, dans ses correspondances, avoir bu et mangé du sang impur algérien ? Ce colonel de l'armée française venait civiliser en massacrant femmes et enfants, en gazant des tribus entières…" (A noter que si St-Arnaud, devenu Maréchal de France, reconnaît de tels massacres, nos recherches dans ses mémoires ne nous ont pas permis de trouver une telle référence. Ce texte révèle en tous cas la façon dont les peuples conquis par les Français ont interprété cet hymne).

 

 

 

Au temps des colonies, la Marseillaise posait plusieurs problèmes aux autorités.

 

D’une part, face à « la chanson la plus sanglante de toute l’histoire » (selon Serge Gainsbourg), les peuples conquis adoptaient pour motiver leurs soldats, des hymnes d’un imaginaire semblable et d’une violence aussi extrême. avec les résultats que l’on connaît dans les cas du Vietnam :

 

« Le chemin de la gloire se pave de cadavres ennemis... »

 

«Notre drapeau, qui se teint du sang de la victoire... »

 

ou de l’Algérie :

 

« Nos braves formeront les bataillons... Nous lèverons bien haut notre drapeau au-dessus de nos têtes... Des champs de bataille monte l'appel de la patrie... Écrivez-le avec le sang des martyrs ! »

 

Les « indigènes » pouvaient même retourner l’hymne révolutionnaire contre la « tyrannie » et le « sang impur » des troupes coloniales françaises. Ce fut le cas à St Domingue, lors de la bataille de Vertières en 1803, où l’hymne fut chanté dans les deux camps, et où l’armée « indigène » donna sa première défaite d’envergure à l’armée esclavagiste napoléonienne.

 

 

 

 

A l’inverse, les peuples conquis, et parfois éduqués, pouvaient aussi lire les discours de nos hommes politiques, notamment Clemenceau dénonçant la politique de Jules Ferry et son « devoir de civilisation », qui nous obligeait à « guerroyer » contre les « races inférieures » en « les convertissant de force aux bienfaits de la civilisation ». Constatant les contradictions entre nos principes (« Tous les hommes naissent libres et égaux en droit... ») et le refus de leur pleine citoyenneté, ces peuples en déduisaient logiquement que le « sang impur » de notre hymne était le leur.

 

Cette idée a largement perduré, et elle a concerné non seulement les rebelles, mais aussi les soldats coloniaux qui combattaient pour la France.
Ainsi
René NABA, responsable du monde arabo-musulman au service diplomatique de l’AFP écrit-il :
« L’identité française, son honneur et sa grandeur se vivent et se revendiquent dans le « rôle positif » de la colonisation avec le Dr Albert Schweitzer... et, dans les 955.491 soldats coloniaux de l’outre mer qui ont combattu pour la France durant les deux guerres mondiales (1914-1918, 1939-1945), dont 113.000 « indigènes de la République » tombés sur le champ d’honneur, abreuvant durablement les sillons de France de leur « sang impur ».

 

 

 

La même conception se retrouve du coté de la Guyane :

 

L'implication des sujets de l'Empire français n'intervient qu'en 1915 pour la simple raison que les Français… pensaient en finir rapidement avec cette guerre ; ils ne souhaitaient pas l'aide de sous-hommes de « sang impur ». Les choses n'évoluant pas comme espérées, il fallait bien se résoudre à puiser dans les réserves de l'Empire.”1

 

ou de l’Algérie :

 

Beaucoup ignorent peut-être que l’hymne national français, La Marseillaise, véhicule des propos haineux et violents, pour ne dire que cela. Et le comble, c’est que l’Etat français a décidé que cet hymne national soit enseigné - et c’est obligatoire - à tous les enfants des écoles primaires de l’Hexagone. Le refrain de cet hymne appelle les citoyens à prendre les armes et "qu’un sang impur abreuve [leurs] sillons !" Il s’agit, bien sûr, du sang de l’"ennemi". Cela suppose que le sang de ces citoyens qui prennent les armes est plutôt "pur"… Berbères que nous sommes, cela nous paraît inadmissible et indigne de la culture du XXIème siècle.2

 

 


Différentes stratégies furent utilisées par l’armée française pour éviter ces écueils.

 

En côte d’Ivoire par exemple, avant l’indépendance, les soldats indigènes apprenaient que ce sang impur était celui des métis.

 

En Algérie Française, vers 1919, les autorités proposaient des traductions qui supprimaient le mot « impur », et atténuaient le caractère révolutionnaire afin d'éviter une incitation à l'insurrection. Deux refrains avaient été proposés : « Ô enfants de la patrie ! Repoussez l'agression ! Allons ! Allons ! Du sang de l'ennemi fertilise la terre ! » ou « Dégainez vos épées ! ... Étanchez la soif du sang de l'ennemi ! ». Mais le « ténor-indigène » Bachertarzi chantait bien plus souvent sa propre traduction, qui contenait une coloration patriotique et révolutionnaire algérienne : « Aux armes, ô mes compatriotes ! Attaquez en faisant verser le sang des plus mauvais, ceux qui sont les ennemis de toujours ! »3

 

N’est-ce pas parce que les Algériens se sont sentis traités de « sang impur » pendant plus d’un siècle par la Marseillaise, que leur hymne, écrit en 1955, affirme de façon mimétique la pureté de leur propre sang avant de menacer le pays colonisateur ?

 

« Nous jurons... Par le sang pur généreusement versé...
Ô France ! voici venu le jour où il te faut rendre des comptes... »

 

Aujourd’hui, il ne faut donc pas s’étonner si les jeunes issus de l’immigration pensent que c’est leur sang qui est qualifié d’impur, si les rappeurs le dénigrent et si certains joueurs refusent de le chanter.

 

Comme l’a dit Dounia Bouzar devant Nicolas Sarkozy : « Les jeunes [d'origine immigrée ?] disent qu'ils seront considérés comme des citoyens comme les autres quand ils pourront justement revendiquer le changement de ces paroles. »4

 

 

 

 

2http://www.tamazgha.fr/Enseignement-de-La-Marseillaise-des-organisations-bretonnes-denoncent-une-decision-affligeante-et,1437.html

 

3La Marseillaise et ses dissonances en Algérie coloniale, Nadya Bouzar-Kasbadji. Revue du monde musulman et de la Méditerranée, 1989, vol 52, n°1 / pp 241-250 http://www.persee.fr/doc/remmm_0997-1327_1989_num_52_1_2304

 

4 (Culture et dépendances, 3 nov 2004)